Yvan Prokesch, Genève

Yvan Prokesch, Genève

C’est à Chêne-Bougeries, bourgade cossue aux portes de Genève, que s’est installé Yvan Prokesch il y a 4 ans ; dans un immeuble classé Minergie, conçu par le fameux bureau d’architecture zurichois Gigon & Guyer. Le vaste appartement où il a posé ses valises de globe-trotteur a été entièrement conçu et aménagé par ses soins. Après avoir obtenu son diplôme d’architecte, Yvan quitte Genève pour les Etats Unis où il poursuit sa formation dans de prestigieuses universités, dont Columbia NY où il obtient un Masters « in advanced Architectural Design » sous la direction de Bernard Tschumi. Il s’installe alors à New York où pendant plus de 10 ans il travaille dans un bureau de renommée : «  j’ai collaboré sur des projets variés dont un hôtel particulier, des résidences privées dans les Hamptons, des appartements luxueux à Manhattan ; je privilégie le haut de gamme ». Yvan puise dans son imagination prolifique et son sens aigu de l’esthétique, s’acquittant de toute barrière entre art et design. Ses talents lui permettent de se faire une belle place dans le résidentiel de luxe. En 2010 quand le maître d’ouvrage du projet genevois lui propose de réaliser l’architecture intérieure des immeubles il accepte le mandat : « j’ai pris la décision de rentrer en Suisse, le mandat était intéressant, les architectes de renom, c’était une opportunité difficile à refuser ». Offrant un service entièrement à la carte aux acquéreurs, Yvan propose de prendre en charge l’espace de A à Z, ou certains aspects uniquement.

 

Le chantier durera quatre ans, au terme desquels Yvan pourra donner libre cours à son savoir-faire et conceptualiser avec brio l’appartement où il vit aujourd’hui, il investit l’espace de la façon correspondant le mieux à son style de vie. S’étalant sur plus de 200m2, le lieu allie magnifiquement lumière et intimité, rigueur et glamour. Le grand salon salle à manger est séparé de la cuisine par un bloc rectangulaire qui fait office de noyau central ; sapin brossé mat teinté noir pour la desserte d’un côté, Corian blanc pur pour la cuisine de l’autre, il permet une circulation facile d’une pièce à l’autre. Sur la table laquée vintage du salon, une collection de papillons vert et turquoise répond à l’émeraude des fabuleuses chaises de Warren Platner installées autour de la table d’Eero Saarinen. Ces touches de couleur vives se retrouvent dans toutes les pièces. Prolongé par une terrasse, particulièrement agréable au coucher du soleil, le salon aux baies vitrées immenses, donne accès au bureau d’Yvan, ce dernier ouvre sur un jardin d’hiver enrichi de plantes exotiques. Il y étudie de nouvelles idées et concepts, entre autre un nouveau projet avec le bureau Gigon & Guyer. Un grand cube blanc en Corian, dans lequel s’inscrivent les volumes, sépare la partie jour de la partie plus intime des chambres à coucher et de la nuit. Le long de ce cube un couloir sert de galerie aux diverses œuvres d’art dont Yvan est collectionneur : statues et masques africains, art asiatique et indien, dessins, livres anciens, peintures « ma mère est sculptrice, quand j’étais enfant elle m’emmenait beaucoup dans les galeries, elle m’a ouvert les yeux et l’esprit à l’art, que j’aime particulièrement intégrer dans mon univers et mon travail ». Sobriété, chic, mélange de styles d’un goût parfait, Yvan, sans aucune fausse note ose les mariages éclectiques. « J’ai un faible pour le vintage des années 40 à 70 dont l’élégance me correspond, j’aime mélanger les matières luxueuses et réfléchissantes comme le bronze et le cuivre, le velours, les tonalités de joailleries ». Dans la chambre à coucher on découvre un style américain avec des fauteuils léopard de René Prou et une table en épi, rappelant la classe des Palaces New-Yorkais. La salle de bain attenante est une merveille : entièrement revêtue de marbre, du sol au plafond : « j’ai créé les patterns d’après des plaques soigneusement sélectionnées par mes soins à Carrare, puis je les ai fait assembler selon le veinage de chaque pièce, comme un très grand puzzle !». Toutes les portes sont coulissantes et accentuent l’effet bluffant de circulation aérienne dans l’espace : « ça ne fonctionne pas partout, c’est plus difficile à ouvrir, l’isolation phonique n’est pas aussi bonne, mais pour ma vie de célibataire c’est parfait ! ». Son parcours atypique, l’influence indéniable de sa vie aux Etats Unis, son travail impeccable et son goût pour le bel artisanat, les jeux de dualité entre rigueur et extravagance font d’Yvan Prokesch un des jeunes architectes talentueux, de la scène Suisse et internationale, à suivre absolument.

Yvan

Quelle est ta démarche créative quand tu démarres un projet ?

Un mélange savant entre empathie, créativité et challenge. Comprendre et analyser la personnalité des mes clients et un aspect essentiel. Je rends leurs attentes palpables, mon travail cristallise leurs désirs dans de lieux qui sont voués à être les gardiens de leur intimité. La créativité évidement est une pièce fondamentale et le challenge aussi car souvent le projet nous porte au delà de nos attentes.

Une anecdote liée aux travaux de ton appartement ?

Certainement la plus belle anecdote est la collaboration avec Fabian Echeverria. C’est avec lui que j’ai sélectionné la plus part des pièces de l’aménagement intérieur de l’appartement. Tous les deux esthètes, passionnés d’art et designers, nous voyageons beaucoup et sommes à la recherche de mobilier vintage et de pièces d’art. Il y a un dialogue, très riche et complémentaire, entre nous deux et cet appartement marque clairement la naissance de nos collaborations. Il y a aussi les artisans que j’ai rencontré tout au long des travaux. Ils m’apprennent à chaque fois énormément des choses. Que ce soit à Carrare pour choisir la teinte et les veines parfaites du marbre idéal, à Genève avec un spécialiste du métal qui a réalisé une pièce massive pour mon salon, ou avec des ébénistes de Gruyère avec qui nous avons réalisé des nombreux tests dans la recherche de détails et finitions pour les menuiseries intérieures, je les admire pour la passion qu’ils portent à leur métier et le savoir faire dont ils sont les gardiens.

Quels sont tes matériaux favoris ?

Dans la construction mes matériaux favoris sont le marbre, le bronze et le verre, tous présents dans l’histoire de l’architecture depuis très longtemps. Ils sont nobles, beaux, puissants et même à l’état pur, ils dégagent force et élégance. Mélangés savamment au béton ils donnent des résultats fascinants. J’affectionne énormément aussi le Corian. Ce matériau  “man made” par Dupont est tout simplement magnifique. Il se sculpte et offre un fini soyeux qui capte la lumière d’une façon unique. Doux et agréable au touché je le décline en agencement tout comme en matériau de sol et mobilier de salle d’eau. Dans l’aménagement des intérieurs j’affectionne particulièrement le velours pour sa douceur et son chic incomparable ainsi que par la façon unique dont il capture la lumière. N’est-il pas l’écrin parfait pour les plus beaux joyaux ?

Où puises-tu ton inspiration ?

Dans mon imaginaire, dans l’énorme bibliothèque visuelle que je porte en moi, et dans mes souvenirs. Petit déjà ma mère m’amenait au MOMA, très tôt j’ai été  confronté à d’autres cultures et d’autres façons de vivre. Que ce soit le savoir vivre sur l’île Moustique avec ses maisons ouvertes, les films de Fellini, le grand rideau en velours rouge de l’opéra de Paris ou la sérénité des temples de Kyoto, je me suis constitué une mémoire visuelle qui est également le reflet de mon parcours. Le monde est devenu global, nous sommes des citoyens d’une même planète. Mon inspiration rassemble ces souvenirs tout en gardant leur âme et leur personnalité.

Les architecte et designers qui t’inspirent ?

Luis Barragan pour la force des volumes et son refus du superflu. Mies van der Rohe pour la puissance et l’élégance qui inspirent son “less is more” et pour finir Peter Zumthor, avec qui j’ai eu la chance de travailler et qui a profondément marqué ma démarche créative. D’ailleurs chaque fois que je retourne à Vals c’est pour moi une sorte de pèlerinage.

Comment as-tu approché la décoration de ton propre intérieur et comment la décrirais-tu ?

La décoration de mon intérieur est le reflet de ma personnalité. L’éclectisme me correspond parfaitement de par le fait qu’il puise dans des influences très variées, qui mises en contraste entre elles, deviennent plus puissantes. J’ai imaginé cet univers tel une arche de Noé dans lequel j’ai choisi des éléments essentiels pour stimuler la création. L’art africain pour sa puissance de synthèse et des œuvres d’art contemporain pures comme des prières. Du mobilier vintage des années 50 et 60 pour son coté dandy et mondain. Le velours, le bronze, le laiton et le chrome pour leurs teintes et leurs façons de refléter la lumière qui rappellent tant la haute joaillerie. Des antiquités asiatiques pour leurs sensualités éternelles et quelques objets français du 19ème siècle pour la perfection de leurs factures, l’élégance et le chic, sans oublier des designers actuels comme Lindsey Adelman qui perpétuent avec leur travail un artisanat de très haute qualité.

Décris-nous tes achats de meubles design ou d’art ; es-tu plutôt compulsif ou réfléchis-tu longuement avant de te décider ?

C’est un mélange entre les deux. Il faut une certaine compulsion car cela ajoute un peu de piment à la recherche, mais avec le temps j’ai acquis une forte connaissance visuelle et mes critères sont assez stricts. Ainsi lorsque je recherche un objet, je prends le temps qu’il faut car je sais que de sa perfection dépend également le plaisir qu’il dégage. La recherche est aussi associée au voyage. C’est en collaboration avec Fabian Echeverria que je sélectionne la plupart de ces pièces. Elles proviennent notamment de Naples, Londres, Paris, Zürich, Berlin, Genève et New York. Cette recherche aboutit non seulement à des trouvailles mais elle est aussi l’occasion de rencontrer des antiquaires, galeristes, collectionneurs, et marchands d’art pour affiner mon œil et mes connaissances. Une vraie passion.